Se relier à la terre

 

Marcher, jardiner, voyager : trois manières de se fondre dans la nature, de renouer avec le « grand tout », de retrouver souffle, calme, et d’élargir son âme. Trois intellectuels nous livrent leur expérience intime.

« La marche implique les ressources élémentaires du corps, sans technologies, à pas d’homme, sans hâte, chacun selon son rythme. Elle sollicite un temps ralenti à ma mesure et à celle de mon désir. Je parcours les sentiers, j’arpente les forêts ou les montagnes, je gravis les collines pour avoir le plaisir de les redescendre, tout en restant à hauteur d’homme, livré à mes seuls moyens physiques, introduit à la sensation continue de moi et du monde. La marche réenchante mon existence. Elle n’est pas seulement regard, elle m’est aussi immersion parmi les nappes d’odeurs, les sons, la tactilité, quand le sentier se confronte soudain à une rivière, un ruisseau et que mes mains s’abandonnent à la fraîcheur de l’eau. Je sens l’épaisseur subtile de la forêt que recouvre l’ombre, les effluves de la terre ou des arbres, j’éprouve la texture du jour. J’entends les cris des oiseaux, les bruits de l’orage ou les appels des gamins dans les villages, les stridulations des cigales ou le craquement des pommes de pin sous le soleil. Selon les saisons, je cueille les fraises des bois, les noisettes, les champignons… La marche est une expérience sensorielle totale qui ne néglige aucun sens. Les retrouvailles avec le cosmos ne sont jamais loin, mes pas me mènent infiniment plus loin que le paysage. » David Le Breton, sociologue, écrivain et auteur, notamment, de Marcher, éloge des chemins et de la lenteur (Métailié, 2012).

« Jardiner m’a appris la lenteur »

1 - légumes

Belinda Cannone, écrivaine, auteure notamment, du Don du passeur (Stock, 2013)

« J’ai toujours été une femme pressée et, avant de m’installer dans ma maison des champs, je n’avais jamais imaginé mettre les mains dans la terre. Et puis j’ai décidé de planter deux hortensias devant la porte et, comme par un engrenage inexorable, je suis tombée jardineuse… Et j’ai ainsi appris la lenteur, le calme du temps étiré. On est entré un instant plus tôt dans le jardin et soudain, comme s’éveillant d’un beau songe, on ne sait plus depuis quand on jardine : deux heures, trois ? Le temps a passé à sa manière et on avait tout oublié de la vie ordinaire. Car il a d’abord fallu regarder – oh ! comme on a envie de regarder, passionnément : où en est donc le lilas ? Les tiges des pivoines ont-elles commencé à poindre, rouges et charnues ? Les anémones du Japon n’en prennent-elles pas trop à leur aise ? Il faut arracher, patiemment – oh ! cette patience ! –, les plantes fanées, choisir les emplacements des fleurs annuelles, creuser, et, si vaste soit l’emprise des mauvaises herbes sous la poussée printanière, on sait que l’on en viendra pourtant à bout, tranquillement. Devenue jardinière, rien ne sera plus comme avant, on aura appris à s’insérer dans le grand flux du temps naturel, celui qui nous extrait de nous-mêmes – de ce petit moi si inquiet, si exigeant –, car le jardin, comme la musique, est l’occasion d’abandonner provisoirement ses oripeaux trop singuliers pour s’harmoniser à l’univers. »

« Je ne trouve la paix que dans les déserts »

Josef Schovanec, philosophe et écrivain, auteur d’ Eloge du voyage à l’usage des autistes et de ceux qui ne le sont pas assez (Plon, 2014) et de Je suis à l’Est ! (Pocket, 2013)

« Que faire quand, malgré les efforts et les apprentissages, vous êtes irrémédiablement “bizarre” aux yeux d’autrui ? Se promener. C’est ainsi, ironie du sort, que je suis devenu autiste du voyage, explorateur de ce que je nommerais l’au-delà vide, le Sahara ou les grands déserts d’Asie. Ce n’est que là que je trouve la paix. Qu’importe que votre voix soit bizarre si seuls les rochers du Baloutchistan réverbèrent son écho ? Qu’importe la précarité de votre statut social quand la tente noire de la nuit saharienne est votre toit ? “Nous sommes possédés par nos possessions”, diagnostiquait Théodore Monod, l’errant des déserts. Loin des clichés de nature paradisiaque, loin des fantasmes de possession et des illusions de l’enracinement, nul paysage n’est plus hostile que celui du désert. Il ne promet pas un ajout dans le bric-à-brac quelque peu fétichiste dont on espère le salut. Nous poussant à repenser notre nature même, il est au contraire ce lent professeur d’humanité si cher à Monod. Pour moi, l’exclusion due à la dictature de la norme sociale a peut-être été une chance : contraint de devenir anthropologue au pays des non-autistes, après maints voyages et péripéties, évadé de la camisole chimique autant que des fausses promesses de la normalité, je rêve certains soirs de devenir guide touristique. Celui qui aide les passants impatients qui s’ignorent tels à voir les choses de l’autre côté de la bulle. La leur. »

Article Christilla Pellé-Douël 

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À propos de francesca7

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