VIVRE LA NATURE COMME UN TOUT

12 octobre 2017

N - comme NATURE

 

L’éthique environnementale, qui s’est développée s’est élaborée autour de l’idée de la valeur intrinsèque : celle des entités naturelles, ou de la nature comme un tout.

L’expression de « valeur intrinsèque » se trouve chez Kant : a une valeur intrinsèque tout ce qui doit être traité comme une « fin en soi », c’est-à-dire l’humanité et, plus généralement, tout être raisonnable. Tout le reste n’est considéré que comme un moyen, comme une valeur instrumentale. L’éthique environnementale va nommer « anthropocentrique » cette position qui ne reconnaît de dignité morale qu’aux humains, et laisse en dehors de son champ, tout le reste, c’est-à-dire la nature, envisagée uniquement comme un ensemble de ressources.

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L’ambition de l’éthique environnementale est au contraire de montrer que les entités naturelles ont une dignité morale et sont des « valeurs intrinsèques ». L’idée est que, là où il y a des moyens, il y a nécessairement des fins. Or, tous les organismes vivants, du plus simple au plus complexe, qu’il s’agisse d’animaux – même dépourvus de sensibilité-, de végétaux, ou d’organismes monocellulaires…, tous déploient, pour se conserver dans l’existence et se reproduire, des stratégies adaptatives complexes, qui sont autant de moyens mis au service d’une fin. Il y a donc des fins dans la nature.

On peut considérer tout être vivant comme l’équivalent fonctionnel d’un ensemble d’actes intentionnels, comme une « fin en soi ». À l’opposition entre les personnes humaines et les choses, caractéristique de l’anthropocentrisme, se substitue une multiplicité d’individualités téléonomiques, qui peuvent toutes prétendre, au même titre, être des fins en soi, et donc avoir une « valeur intrinsèque ».

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Tout individu vivant est, à égalité avec tout autre, digne de considération morale : c’est ce qu’on appelle le biocentrisme, dont les représentants sont Paul Taylor ou Holmes Rolston. L’éthique environnementale biocentrique reconnaît ainsi une infinité de vouloir-vivre individuels à l’œuvre dans la nature entière et transfère à la vie, à tout ce qui est vivant, la dignité morale que l’éthique kantienne accorde aux êtres libres. Cela justifie une attention au vivant qui a rapidement gagné des adeptes. La valeur intrinsèque est devenue le cri de ralliement de nombreux militants de la protection de la nature.

La Convention de Rio sur la biodiversité (1992) en affirmant, en son article 1, la « valeur intrinsèque de la biodiversité » porte témoignage de l’importance prise par la référence à la valeur intrinsèque.

DU «BIO» À L’«ÉCO»-CENTRISME

Mais on peut reprocher à cette éthique biocentrique qu’elle ne répond pas aux exigences de la protection de la nature. Elle n’accorde de valeur qu’à des entités individuelles, alors que l’on s’occupe généralement de protéger des populations. Elle ne prend en compte que les entités vivantes alors que les écosystèmes, que la protection de la nature prend en charge, comportent des composantes abiotiques. Certains environnementalistes, comme Baird Callicott, considèrent qu’il faut accorder de la valeur non pas à des éléments séparés mais à l’ensemble qu’ils forment, à la « communauté biotique ».

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Cette approche, dite « écocentrique », se réclame d’un forestier amé- ricain de la première moitié du XXe siècle, Aldo Leopold, dont le livre A Sand County Almanac présente une éthique environnementale – qu’Aldo Leopold nomme Land Ethic – que résume la formule :

« Une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste lorsqu’elle tend à l’inverse. »

Qu’elles soient biocentriques ou écocentriques, on peut considérer que ces positions morales qui accordent une valeur intrinsèque à des entités non humaines ne peuvent pas faire l’objet d’un large consensus.

Certains philosophes, comme Bryan Norton, ont constaté que, quelles que soient leurs divergences philosophiques, les environnementalistes s’entendent généralement quant aux opérations pratiques de protection de la nature, et ils ont fait valoir une attitude plus pragmatique qui, arguant de cette convergence des résultats, cherche à trouver une base commune d’entente. Cet « anthropocentrisme élargi » aussi appelé « anthropocentrisme faible » remet en cause la distinction entre valeur intrinsèque et valeur instrumentale en montrant que la critique de l’anthropocentrisme s’appuie sur une conception beaucoup trop étroite de ce qui est instrumental.

Nous ne voyons pas dans la nature seulement un ensemble de ressources bonnes à consommer ou à détruire. Nous trouvons dans la nature des ressources qu’il est de notre propre intérêt de préserver : c’est vrai pour les services qu’elle rend (pollinisation des plantes, recyclage des déchets…), comme pour son intérêt scientifique – le naturaliste a intérêt à ce que son objet de travail soit préservé – et aussi pour son intérêt esthétique ou religieux.

Nous voulons protéger la nature que nous admirons, que nous aimons, qui nous fait sentir meilleurs. Cette attitude, moins exigeante philosophiquement mais plus facile à comprendre, a également l’avantage de prendre en compte la dimension temporelle – c’est pour les générations futures que nous faisons cela – et donc de se trouver en accord avec certaines des exigences du développement durable.

 ■ Pour en savoir plus

• LIGHT, A., ROLSTON III, H. 2003. Environmental Ethics, an Anthology. Blackwell.

• LARRÈRE, C. 1997. Les philosophies de l’environnement. PUF, collection « Philosophies ».

 • CALLICOTT, J. B. 1989. In Defense of the land ethics : Essays in Environmental philosophy. State University of New York Press, Albany.

• LEOPOLD, A. 1949. A Sand County Almanac, With Essays on Conservation from Round River. Ballantine books, (trad. française 1995 : Almanach d’un comté des sables, Aubier, Paris).

• NORTON, B. G. 1991. Toward unity among environmentalists. Oxford University Press.

• ROLSTON III, H. 1986. Environmental ethics: Duties to and values in the natural world. Temple University Press.

• TAYLOR, P. W. 1986. Respect for nature: A theory of environmental ethics. Princeton University Press.

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À propos de francesca7

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