Le chêne et ses différentes appellations

19 août 2017

a - le CHENE

 

Commençons par nos ancêtres les Gaulois. On sait qu’ils vénéraient le chêne et que leurs druides cueillaient le gui. Les preuves sont irréfutables : Cela dit, les Gaulois étaient des gens compliqués. Ils avaient quatre racines pour désigner le chêne  : deruo, erco et cassano. Commençons par la plus ancienne, erco. 

le chêne

Erco-

Cette racine peut sembler étrange, pourtant elle est familière. Elle correspond au latin quercus, nom du chêne dans cette langue. On sait que les Gaulois avaient une difficulté avec les p initiaux issus de kw indoeuropéen. Le terme remonte à perkwuniā. Le nom apparaît dans la désignation de la forêt hercynienne (herkunios en grec, hercinia en latin) qui montre un fait : le nom de cette forêt a été connu lorsque le p gaulois était devenu un souffle ou un coup de glotte. La tribu des Hercuniates chez Pline serait aussi celte. La forêt hercynienne, c’est la forêt Noire en latin, mais le terme se rapporte en géologie aux massifs anciens comme les Vosges, l’Ardenne, le Massif central, le Massif armoricain, et puis même aux monts issus du dernier plissement de l’ère primaire comme les Appalaches.

D’autres pays tirent leur nom du chêne, c’est le cas de la chaîne des Erzgerbirge en Allemagne, de l’Argonne (sylva Arguennensis à partir de *Erkuna), mais encore d’un grand nombre de lieux en terres germaniques par suite de l’emprunt. On la retrouve aussi dans le nom illyrien de Corfou (kerkura), mais sans rapport avec le gaulois. Les noms gallois en Perth (buisson) seraient issus de cette racine.

La racine indoeuropéenne serait liée au nom de l’orage, cela se prouve par le nom du dieu de l’orage en lituanien Perkűnias, l’arbre sous lequel on s’abrite lorsqu’il pleut. Il a pris alors d’autres sens dans les langues indoeuropéennes : forha ou sapin en vieil haut-allemand, sanskrit parkafĭ  ou figuier.

Deruo-

On entre dans le domaine le plus complexe. La racine indoeuropéenne *doru représente l’arbre, le bois. Elle se retrouve en grec bien sûr et dans les dérivés d’origine grecque dans le philodendron ou le doryphore. Le grec doru désigne aussi le chêne en particulier, mais il a plusieurs thèmes de la même famille pour désigner l’arbre ou le bois en général. L’anglais connaît le tree qui est issu de la même racine. Cett langue a gardé le sens général pour l’arbre.

Là où cela se chamaille, c’est lorsque l’on découvre que le druide est le connaisseur de l’arbre (le dru-wis, celui qui sait sur l’arbre). Bon… quel arbre ?  Le chêne ? Pas forcément. Sans doute n’importe quel arbre symbolique et magique.

Que reste-t-il de ce nom ?  Des toponymes surtout. Le lac du Der dans ma chère Champagne, mais c’est aussi Derf dans l’Aube,  Drevant dans le Cher,  Darvoy dans le Loiret,  et puis Derby , mais si ! le derby est gaulois et non pas anglois. On a encore des termes d’ancien français comme derve ou « écorce de bouleau », dervée ou « forêt de chêne ».

le chêne

Cassano-

Cassanos, cela devient du domaine certain, se dit-on, cela donne le français « chêne » et s’en moque que les Romains parlaient du quercus ! Pas si vite… Le cassanos gaulois soulève encore plus de difficultés.  D’abord la forme ne  possède aucune étymologie indoeuropéenne, or c’est le seul mot désignant qui ait survécu pour désigner l’arbre précis. C’est très génant si l’on se réfère au culte prétendu des Gaulois envers le chêne. L’astuce dans ce cas, c’est de faire croire que la désignation serait métaphorique et tabouée (on n’a pas le droit de dire le nom de l’arbre sacré et on emprunte au parler antérieur), mais rien ne prouve l’importation de nouveaux cultes par les Gaulois, la célébration du chêne pouvait avoir eu lieu avant eux.

Et puis que trouve-t-on encore ? Le mot serait à rapprocher du gaulois cassi- que l’on trouve dans la tribu des Bodiocasses qui donnent leur nom à Bayeux, des Durocasses de Dreux (tiens, tiens… un pléonasme puisque casso- et duro- sont synonymes), des Tricasses de Troyes, des Velliocasses dans le Vexin, des Viducasses de Vieux, toutes les tribus sont désignées par leurs coiffes ou ce que l’on en suppose. Tout cela voudrait dire « blond, chevelu, bouclé, au signe distinctif (et donc saint ou honoré) ». Il y aurait eu une confusion entre la chevelure, la coiffe, la teinture de la toison et puis d’autre part la forme des forêts chez les Gaulois. C’est ce qui aurait fait écrire la Gaule chevelue (Gallia comata) par César. La Gaule chevelue était la Gaule qui n’était pas forcément pourvue de Gaulois hirsutes, mais la Gaule qui était riche en chênes et en autres arbres.

On va un peu plus loin : pourquoi les Gaulois qui ont parfois abandonné le nom ancien et indoeuropéen erco- auraient-ils eu un tabou particulier envers le chêne et auraient-ils renoncé au nom latin du quercus afin de maintenir un cassano- non indoeuropéen, mais bien répandu chez eux ? Le cassano- est d’origine pré-indoeuropéenne et il s’est maintenu parce que la population antérieure n’était justement pas gauloise. La désignation métaphorique n’était d’ailleurs pas le propre des Gaulois.

Tanno-

Le mot désignait peut-être une sorte de chêne vert. Il subsiste en breton tannen « chêne », en vieil irlandais
tinne ou teine, « houx », en cornique glastannen « chêne » ou « yeuse ». Le mot a été rapproché de l’allemand Tanne (sapin), sans vraie preuve phonétique.

On le retrouve dans des toponymes come Théneuil (Indre-et-Loire), Theneuille (Allier), Thénioux  (Cher), Tanaüs  (Haute-Loire),  Tanneyol (Yonne), Tannay (Ardennes, Nièvre), le département du Tarn.

Le mot commun tan (XIIIe s.) qui donne le verbe tanner, les dérivés tanneur et tannerie ont probablement la même origine car on préparait les cuirs avec une poudre d’écorce de chêne.

Cette origine est controversée : Pierre Guiraud rapporte le mot courant au latin thannus, ou thamnus, qui désignait un buisson, un tronc d’arbre, un arbrisseau par emprunt au grec thamnos. Le tan serait donc le produit d’un arbuste et non du chêne.

Æsculus

Ce terme désignait en latin le chêne rouvre, il se rapportait plus précisément au chêne consacré à Jupiter. Le mot æsculetum dénommait une forêt de chênes, mais aussi un quartier de Rome. Le terme n’a pas de descendance en français, mais ses cousins se  rencontrent dans d’autres langues européennes.

La racine indoeuropéenne aig- pour « chêne » est suffixé en latin avec -ulus diminutif. C’est le chêne familier. On la
voit aussi dans le grec aigilôps qui se rapporte métaphoriquement aussi à la folle avoine.

L’anglais conserve plus cette base. Le mot oak , « chêne », provient de  là.  MOE ook, OE Ac. Le tout provient du germanique commun eih pour le chêne. On peut noter que l’anglais fait entrer le terme en composition pour désigner des arbres qui ne sont pas apparentés au chêne : chestnut oak (châtaignier), chinquapin oak, cork oak (chêne-liège), durmast oak, evergreen oak,  holm oak… Le plus étrange, c’est le fait que le pluriel peut être aussi oak, on a donc un collectif qui montre le fait que le terme a pu être générique.

La même racine se retrouve dans l’allemand Eiche et Korkeiche (chêne-liège)

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Robur

La racine indoeuropéenne rudh- se rapportait à deux idées associées, la force et la rougeur. Le mot robur ou en latin populaire robor (d’où est issu le rouvre par le biais de l’accusatif roborem) était un des noms du chêne, le terme le plus ancien était robus régulier mais qui a subi le rhotacisme propre au latin. Les Romains se servaient du terme robur pour désigner un chêne très dur, et par extension un bois ou un objet en bois dur. La couleur était associée à une qualité particulière, celle de la force, de l’endurance, de la résistance, de la vigueur, de la dureté  Ils connaissaient aussi la parenté sémantique entre la couleur rouge et ce nom du chêne. On retrouve la même racine dans les mots ruber, rubeus (rouge), rubor (rougeur), russus, rufus (roux), rutilus (rouge brillant), rubicundus (rubicond), robigo (rouille), rubrica (ocre rouge), robustus.

Il se peut que le terme n’ait pas vraiment pris en Gaule, sauf dans certains lieux. On trouve le toponyme (et donc aussi des patronymes) Rouvray, voire Rouvroy dans le nord de la France : Aisne, Marne, Pas-de-Calais, Yonne, Seine-Maritime, Eure-et-Loir, Meuse. Ce sont des zones de colonisation germanique dense. Le nom latin a alors éliminé le nom gaulois et le nom pré-indoeuropéen par la présence d’un adstrat qui possédait encore un autre nom pour le chêne comme arbre. Le nom commun rouvraie ou endroit où poussent des rouvres est tardif : rouvraye, 1611.

Le nom rouvre apparaît lui aussi tardivement en français. Roure en 1401, robre en 1538, rouvre en 1552. Le mot est d’origine populaire évidente. Cependant, son absence en ancien français témoigne sans doute d’une défiance envers la couleur rouge, diabolique, dans la culture aristocratique. Le mot s’est maintenu, mais de manière très locale car le terme est inconnu dans la plupart des parlers d’oïl. Il a sans doute été plus employé dans les lieux  où il n’y avait pas de filiation claire entre le nom du chêne et puis la couleur rouge, dans les lieux plus germanisés.

Il est possible que les Romains ou les Gallo-Romains aient fait la distinction entre le chêne (Quercus pedunculata) et le rouvre (Quercus sessiliflora), mais ce n’est pas certain : l’italien parle de quercia (chêne, de quercus) et de rovere (rouvre, de robur), l’espagnol emploie roble (chêne et rouvre, à partir de robur) et encina (chêne, sans doute de même origine que æscinus), mais alcornoque pour le chêne-liège (avec un article arabe et emprunt aux langues germaniques). La confusion devait exister en latin.

Quercus

Voilà le nom savant du chêne. Il n’a pas survécu en français courant, ou presque. Cependant, on le trouve dans l’italien quercia (avec maintien du genre latin), en sarde kerku, en portugais carvalho. Le Quercy n’a aucun rapport avec ce terme, c’était le lieu de la tribu des Cadurces liés au sanglier. Le quercus n’a pas pris dans la France du nord, sans doute parce qu’elle était moins fortement romanisée et plus fortement germaine, mais avec un substrat qui tenait à ses noms anciens.

Il existe encore d’autres formes comme le garric et donc la garrigue à partir du provençal, mais cela reste marginal.
Le nom garrigue apparaît en 1544 au sens de lande par emprunt du provençal garriga (1120) qui désignait un lieu aride. Le mot remonte au latin médiéval garrica, garriga (817) pour désigner le chêne kermès et les objets faits dans ce bois. Le terme soulève beucoup de difficultés car les mots similaires dans le domaine méditerranéen se rapportent à des endroits incultes, emplis de plantes épineuses, et il n’y a pas de lien clair entre la garrigue et le chêne. On peut supposer qu’il y a eu confusion avec la racine pré-indoeuropéenne car- pour la pierre, et donc une analogie entre les plantes de ces lieux et la particularité de la terre.

Chêne

Notre cassano gaulois revient.On pourrait disserter longuement sur la fortune de ce nom. Cependant, on peut noter quelques faits importants.

1) Le nom du chêne (d’abord chasne vers 1100) est dû à l’attraction du fraxinus latin (le frêne), d’abord fraisne en ancien français. Cela s’explique par la forme en latin populaire casnus (866). L’absence de la diphtongue /je/ à la différence des autres mots issus de /ka/ initial en latin est anormale. La palatalisation de /ka/ pourtant en entrave est aussi anormale.

2) Il y a deux formes possibles, une avec /ch/ dans presque tout le domaine d’oïl, une avec /qu/ principalement dans le domaine normanno-picard puisque la chuintante était ignorée par les envahisseurs vikings. Les formes Quesnay ou Lachenay sont donc strictement synonymes, dans les deux cas on a affaire à des toponymes ou des anthroponymes se rapportant à un lieu de chênes.   

3) Ce mot devait être assez générique pour les Gaulois, au point de résister aux apports successifs qu’ils soient germaniques, normands, latins.

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