Au temps des tailleurs de pierre

16 avril 2017

P - comme PIERRES

 Bien que, de tout temps, l’on ait beaucoup construit en France, l’histoire ne nous apprend pas grand-chose des bons travailleurs qui ont édifié nos palais, nos cathédrales ou nos hôtels de ville. Au Moyen Age, la même corporation comprenait les maçons, les tailleurs de pierre, les plâtriers et les morteliers ; les uns et les autres étaient sous la surveillance du maître maçon qui dirigeait la construction du roi.

En ce temps-là, les mots maçon et tailleur de pierre avaient un sens plus tendu que de nos jours ; le terme de maçon désignait fréquemment l’architecte, et le tailleur de pierre était souvent un sculpteur, parfois aussi un entrepreneur. 

tailleurs de pierres

Maçons, tailleurs de pierre, etc. Cathédrale de Chartres.

 C’est ainsi qu’on voit en 1287 maître Étienne de Bonneuil, tailleur de pierre, passer un contrat avec dix ouvriers pour les emmener avec lui construire la cathédrale d’Upsal en Suède. Il y avait alors souvent d’amusants usages sur les chantiers de construction. 

échaffaudage

Un échafaudage au début du XXe siècle

  D’après un curieux récit de l’édification d’un des grands collèges parisiens au XIVe siècle, le collège de Beauvais, les maçons réclamèrent le jour de carême, comme dédommagement d’un travail ininterrompu depuis plusieurs mois, une « courtoisie, à savoir la chair d’un mouton à manger ensemble ». Le jour de l’Ascension, on fit mieux encore ; on réunit dans un grand banquet tout le chantier, maîtres, compagnons et apprentis ; on y convia les parents avec leurs enfants : les boursiers du collège y assistaient également, et enfin le directeur de l’entreprise, le grand architecte, Raymon du Temple, vint honorer le banquet de sa présence, « avec sa femme et plusieurs autres personnes ».

 

Sans avoir aujourd’hui une signification aussi étendue qu’au Moyen Age, le mot maçon désigne encore pour ceux qui ne sont pas du métier un grand nombre de travailleurs différents. On compte parmi eux jusqu’à vingt catégories distinctes, parmi lesquelles on remarque de préférence les limonsinans, qui construisent les murs en moellons ou en meulières, les briqueteurs, qui font les cheminées, les cimentiers, qui n’emploient que le béton ; les maçons proprement dits ne travaillent que le pâtre, les uns ne font que les moulures, les autres préparent les plafonds, etc. De même chez les tailleurs de pierre, chacun a sa spécialité.

En apparence, ce métier ne s’est pas beaucoup modifié ; et cependant, là encore, plus d’un changement s’est produit, grâce à l’introduction de machines ou grâce à des pratiques nouvelles.

cathédrale

Construction d’une cathédrale au XVe siècle

 On ne voit plus que rarement de nos jours, comme autrefois, des ouvriers placés le long d’une échelle, le dos tourné aux échelons, se passer les briques les uns aux autres depuis le bas jusqu’en haut de la construction ; ce sont aujourd’hui des treuils qui hissent tous les matériaux, qu’on peut entasser en plus grande quantité sur des échafaudages plus solidement construits.

On apporte maintenant à l’édifice en construction les pierres de taille toutes prêtes à être posées à leur place sans hésitations : aussi ne voit-on plus ces chantiers qui empiétaient sur la rue et gênaient la circulation ; nos oreilles ne sont plus torturées par le grincement de la scie des tailleurs de pierre. Le résultat, c’est que l’on construit de notre temps beaucoup plus vite qu’autrefois, et qu’il ne faut plus, pour élever le gros œuvre des formidables maisons parisiennes, que quelques mois au lieu de quelques années.

armoiries

Armoiries des maçons

  (Extrait de Les métiers et leur histoire, paru en 1908)

 Si l’allégorie du tailleur de pierre de Emeline Pasquier (greenlandep) est, certes, moins connue que celle de la caverne de Platon, elle n’en est pas moins particulièrement bien adaptée au contexte de l’entreprise et à ce qui lui fait si souvent défaut : la capacité à déterminer une vision d’avenir et, plus encore, à la partager avec ceux qui lui donnent vie. Pour résumer brièvement cette allégorie, elle porte sur trois tailleurs de pierre qui façonnent, quasiment côte à côte, une pierre. Le premier tailleur de pierre, assis sur sa chaise, travaille presque mécaniquement sa pierre et quand on lui demande ce qu’il est en train de faire, c’est l’air un peu ahuri qu’il répond qu’il taille une pierre. Non loin de lui, un second tailleur de pierre effectue le même travail, avec les mêmes outils et la même technique, mais de façon un peu plus méthodique. Quand on lui demande ce qu’il est en train de faire, il explique posément qu’il taille une pierre pour construire un mur. Quelques mètres plus loin, un troisième tailleur de pierre travaille consciencieusement sa matière première avec un respect quasi religieux. Il a exactement les mêmes outils et la même technique que les deux autres tailleurs de pierre mais, ce qui le rend différent, c’est la délicatesse avec laquelle il taille sa pierre comme s’il s’agissait d’un diamant. Et quand on lui demande ce qu’il est en train de faire, il répond dans un large sourire : « je suis en train de construire une cathédrale ».

Cette allégorie, dont j’apprécie autant la justesse que la poésie, me fait immanquablement penser à cette réalité de l’entreprise, ô combien répandue, qui ne sait plus offrir ce soupçon de magie qui transforme une tâche quotidienne en un formidable projet. Combien sont-elles, aujourd’hui, les entreprises qui permettent à leurs collaborateurs de dépasser la perception de leur travail quotidien pour leur offrir le ressenti intime d’être pleinement acteurs d’un projet plus grand qu’eux, d’un projet qui les dépasse ? Difficile de le dire mais, ce qui est certain, c’est qu’elles sont bien trop nombreuses à ne pas y être. De ces entreprises qui s’illusionnent en pensant qu’il suffit de partager des chiffres pour construire ensemble, qu’il suffit d’être plus nombreux pour être plus grands, qu’être présent partout nous autorise à être vraiment nulle part. De ces entreprises qui confondent le plus souvent les objectifs avec l’ambition, et dont le regard n’a plus qu’un horizon fini et déterminé, perdu quelque part dans un rétroviseur.

D’aucuns appellent cela une vision, d’autres un projet avec un grand P, certains y voient une mission quasi universelle. Dans le fond, peu importe la terminologie choisie, ce qui est important et fondamental, c’est cette capacité à proposer à chaque collaborateur, quelle que soit sa place dans l’entreprise, d’être l’artisan d’un ouvrage à large portée. Un ouvrage dont il sera, plus tard, fier de raconter l’histoire, et surtout fier de dire qu’il y était. Combien de réseaux d’anciens (les « Alumni » et compagnie), plus nombreux d’années en années, portent en eux la mémoire d’une histoire et d’un symbole comme ceux de l’usine Renault de l’île Seguin, à travers son Association des anciens travailleurs de l’Ile Seguin (ATRIS) ? Et que l’on ne s’y trompe pas, si je perçois derrière cette capacité à proposer un but en forme de défi à ses collaborateurs, un vrai rôle social pour l’entreprise, une vraie responsabilité sociétale, la démarche n’en est pas moins gagnante pour tout le monde. La motivation, l’engagement, le dépassement de soi, la solidarité, la fierté et le sentiment d’appartenance sont autant de notions qui se renforcent au sein de l’entreprise qui a su proposer autre chose que son évidente et élémentaire fonction de pourvoyeur de travail (cf. http://wp.me/p1FsFf-Z ).

tailleur de pierrePeut-être que certains vont penser que je suis dans l’angélisme et qu’il ne tient finalement qu’à chacun de nous d’être cet acteur du grand tout. Mais, en ce qui me concerne, je crois que s’il est toujours de notre volonté d’entrer dans une aventure qui nous est proposée, encore faut-il qu’aventure il y est. Et cette réserve, cette nuance, qui pourrait passer pour un jugement de valeur constitue pour moi, sinon une condition de l’entreprise durablement responsable, une caractéristique particulièrement discriminante puisqu’elle distingue les entreprises véritablement utiles ; à savoir : celles qui donnent à un individu, homme ou femme, le sentiment d’une profonde utilité. Une profonde utilité qui, comme  un supplément d’âme, rend non seulement le collaborateur parfaitement intégré à l’entreprise, mais totalement intégré dans la société dans laquelle il y trouve sa place.

Pour finir, j’aimerais terminer en disant que cette capacité et cette volonté pour l’entreprise sont comme les outils du tailleur de pierre. A peu de choses près, ce sont les mêmes qu’à l’époque de la construction des cathédrales; le progrès technique, la technologie et l’innovation n’ont que peu de place en la matière. Si pour le tailleur de pierre les outils, les techniques et l’amour du travail bien fait n’ont pas changé, pour le dirigeant d’entreprise, et quoi qu’on en dise parfois, les attentes vis à vis de l’entreprise n’ont pas pris une ride.

 

 

À propos de francesca7

Administratrice du forum LA VIE DEVANT SOI sur http://devantsoi.forumgratuit.org/

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