Renouer des Liens avec la Nature

22 janvier 2017

N - comme NATURE

 

La nature va mal et l’humain n’est pas bien. Et si les deux phénomènes étaient liés ? Pour l’écopsychologie, qui repose sur une alliance entre l’écologie et la psychologie, on ne pourra pas restaurer la santé de la nature sans restaurer la santé humaine, et inversement. Entretien avec l’auteur de Soigner l’esprit, guérir la Terre.

Vous avez intitulé votre livre Soigner l’esprit, guérir la Terre, deux affirmations sans lien immédiat. Pouvez-vous expliquer ce titre ?

 michel maxime eger

 Plus qu’une discipline unifiée et reconnue par le monde académique, l’écopsychologie est un champ de recherche, une constellation qui s’est cristallisée aux USA dans les années 1990, avec la parution d’un livre majeur : The Voice of the Earth (La Voix de la Terre) de Theodore Roszak. La Terre a mal, et nous avec. Le travail des écopsychologues s’enracine dans leur amour de la nature et le désarroi qu’ils éprouvent face à sa mise à sac. Ils montrent comment les dégradations écologiques sont aussi l’objectivation de déséquilibres intérieurs à l’être humain et comment elles ne sont pas étrangères à des souffrances comme la dépression, le stress, le mal-être.

Pour les écopsychologues, on ne peut pas restaurer la santé de la nature sans restaurer la santé humaine, et inversement. Pourquoi ? Parce qu’il y a entre l’une et l’autre une interdépendance ontologique. Même si nous l’avons oublié à force de dualisme et de transformation de la nature en objet, nous avons avec cette dernière un lien ontologique, qui s’ancre jusqu’au plus profond de notre être et de notre psyché. Le problème, c’est que l’homme occidental vit depuis des siècles dans une forme d’aliénation par rapport à la nature, qui est la racine profonde de la crise écologique. L’écopsychologie offre des pistes, théoriques et pratiques, pour une reconnexion en profondeur avec la toile de la vie.

L’écologie a besoin de la psychologie et vice-versa. L’approche transdisciplinaire des écopsychologues aide-t-elle à mieux comprendre les freins qui empêchent les hommes de modifier leurs comportements écocides alors qu’ils sont bien informés des désastres en cours ?

Bien sûr, c’est même un axe majeur de leurs recherches. Ils parlent à cet égard de dissociation entre les composantes mentale et émotionnelle de l’expérience. Une manière, souvent inconsciente, de se protéger contre la réalité douloureuse des atteintes à l’environnement, mais aussi contre des sentiments désagréables comme la peur, la culpabilité ou l’impuissance, l’inconfort des changements de mode de vie dont on sait la nécessité mais qu’on n’est pas prêt à assumer. D’où les limites des campagnes d’information fondées en partie sur ces ressorts intimes. Pour les écopsychologues, il convient de mobiliser d’autres énergies pour motiver les individus. C’est ainsi que Roszak entend construire une «écologie de l’amour » capable de « stimuler le potentiel de générosité, de joie et de don gratuit de soi chez les gens ».

renouer la nature

Qu’en est-il de leur volonté de réintégrer la nature dans leur travail ?

Les écopsychologues partent de l’idée qu’il est vain de prétendre soigner des personnes en souffrance psychologique si on ne s’intéresse pas au contexte large, social et civilisationnel, dans lequel ils vivent. Un contexte marqué précisément par la déconnexion avec la nature et la vie en milieu urbain, ainsi que la souffrance, consciente ou inconsciente, qui s’ensuit. Ils décryptent longuement ces phénomènes, non sans rejeter toute une tradition freudienne dans laquelle la nature est la grande absente, quand elle n’est pas un élément hostile contre lequel les hommes doivent se prémunir.

En réponse, les écopsychologues proposent d’intégrer l’ensemble de la communauté des vivants (et pas seulement les humains), dans les pratiques thérapeutiques et les démarches éducatives. Cela peut prendre des formes concrètes très variées qui associent le jardinage et des animaux, explorent des manières nouvelles d’habiter un lieu et d’interpréter les éléments de nature dans les rêves. L’objectif n’est pas seulement de soigner la personne au moyen de la nature – au risque d’instrumentaliser celle-ci – mais de contribuer à un changement en profondeur à travers une reconnexion de la psyché avec la toile de la vie dont elle est partie intégrante et qui vit en elle.

Votre livre évoque souvent la notion de changement, qui est aussi présente dans la Bible. Qu’est-ce qui peut nous faire changer ?

En matière d’écologie, trois éléments me semble clé. D’abord, la lucidité sur la gravité des problèmes, notre responsabilité, l’illusion de la solution par la technologie. Etre lucide, c’est plus qu’être informé, c’est avoir le cœur « blessé » par ce qui arrive à la Terre. Ensuite, le désir profond de s’inscrire dans une autre histoire que celle, dominante, qui détruit la vie, de participer à la transition vers une société qui célèbre la vie à travers des relations harmonieuses avec la nature. Enfin, l’ouverture – à travers l’humilité, donc la décroissance le l’ego – à une force plus grande que moi : l’Esprit qui fait toutes choses nouvelles.

Vous parlez de guérison plus que de morale. Cette dernière est-elle inutile ?

Inutile, non, car elle permet la réaffirmation de valeurs fondamentales comme la liberté, la justice, le respect. Mais insuffisante et potentiellement contre-productive quand elle vire au moralisme, à la culpabilisation, à la logique du devoir. Dans une perspective écospirituelle, les « écogestes » au quotidien, les pas vers un mode de vie plus sobre et non consumériste naissent moins de la volonté de se conformer à un idéal posé en extériorité que d’une croissance organique de l’être, fondée sur une communion retrouvée avec les autres, humains et autres qu’humain. Cela correspond d’ailleurs à la manière dont la tradition orthodoxe, à laquelle j’appartiens, voit et vit la personne du Christ : moins un maître de morale qu’un médecin de l’âme et du corps qui nous « guérit » de tout ce qui, en nous, nous sépare d’une relation d’amour.

renouer avec la nature

Certains écopsychologues opposent la Déesse Mère immanente au Dieu Père Transcendant. La Bible qui évoque la paternité de Dieu est-elle responsable de la rupture avec la nature ?

Il convient d’être nuancé. Tout est une question d’interprétation. Même si certains versets sont problématiques, le message biblique est tout sauf une invitation à une exploitation de la nature. On ne peut nier cependant qu’un accent trop fort sur la transcendance de Dieu (symbolisé par le Père) – notamment en Occident à partir du xvie siècle – a conduit à un dualisme séparateur entre le Créateur et sa création, ouvrant la voie à la transformation de la nature en objet. Il convient de retrouver un juste équilibre entre transcendance et immanence, qui ne s’excluent pas. C’est ce que la tradition orthodoxe a développé avec le « panenthéisme » : Tout est en Dieu et Dieu est en tout.

Comment articulez-vous votre précédent livre, La Terre comme soi-même, qui cherchait à définir une écospiritualité, d’inspiration chrétienne notamment, avec ce dernier ?

Avec Soigner l’esprit, guérir la Terre, je n’ai pas cherché autre chose qu’à présenter aussi pédagogiquement que possible, sans jugement, un domaine de recherche anglo-saxon dont il n’existe pas d’équivalent (ou si peu) dans le monde francophone, alors même qu’il est très fécond. Quant au lien entre l’écopsychologie et l’écospiritualité, il est évident : toutes deux sont une réponse, à mon sens complémentaire, à la situation sans précédent dans laquelle se trouve l’humanité, une situation d’incertitude radicale quant à son avenir. Toutes deux ont pour horizon l’émergence d’une société qui honore la vie au lieu de la détruire. Elles veulent nous aider à devenir des «sages-femmes» qui collaboreraient à la naissance d’un nouveau chapitre de la vie sur Terre.

Leur point commun est le rejet des dualismes dans lesquels les Occidentaux sont enfermés depuis quatre siècles. Le dualisme (la coupure) homme-nature étant le plus préjudiciable puisqu’il nous a conduits dans l’impasse où nous sommes aujourd’hui. A rebours de cette approche dualiste, à laquelle un certain christianisme a contribué, mon premier livre voulait mettre en lumière l’unité fondamentale entre Dieu, l’être humain et la Création, telle qu’elle a notamment été soulignée par certains Pères de l’Eglise grecs et exprimée, par exemple, dans le concept des énergies divines incréées qui habitent tout le Vivant.

Ce deuxième livre s’intéresse davantage à l’unité entre la nature et l’être humain, dans les dimensions les plus profondes de sa psyché. Bien que les écopsychologues soient inspirés par la spiritualité des peuples premiers, et donc étrangers aux notions chrétiennes de grâce ou de Dieu créateur, je suis convaincu que leurs travaux peuvent féconder notre propre tradition.

Propos recueillis par Jean-Claude Noyé (La Vie, 9 juillet 2015) et Antoine Nouis (Réforme, 25 juin 2015).

À propos de francesca7

Administratrice du forum LA VIE DEVANT SOI sur http://devantsoi.forumgratuit.org/

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