La sacralisation de la Nature

6 janvier 2017

N - comme NATURE

 

druidismeLa pratique druidique n’en est pas une. Elle englobe un ensemble plus ou moins hétéroclite de pratiques, de croyances, plus ou moins traditionnelles. Cependant toutes ces mouvances convergent vers un point commun, qui fait l’essence même du druidisme : la tradition des Celtes. Cette tradition est aujourd’hui suffisamment connue pour en extraire un fond de religieux, de spirituel ou de philosophique. 

Des croyances celtes, la sacralité de la nature est sans doute la mieux connue, non pas dans le détail de sa réalité mais dans sa phénoménologie d’approche. Il est connu que les Celtes et les Druides «adoraient» les chênes, le gui, la verveine… Dans son dictionnaire, Venceslas Kruta signale que les Celtes sacrifiaient des arbres entiers (avec racines) dans des puits. Le lien de la Nature et du Druide ne font pas de doute. Les nombreux textes en notre possession, les croyances même, les expressions symboliques mythiques sont autant de preuves du lien sacré entre les Celtes et leur environnement naturel. En corrélation avec ces croyances se retrouve un intérêt particulier avec les lieux sacrés, le lieu d’oeuvre divine : «La cosmogonie est la suprême manifestation divine, le geste exemplaire de force, de surabondance et de créativité.» 

La terre dans son ensemble est sacrée, elle est la Terre Mère. Le «Brogi» (le Pagus en latin) est un lieu sacré que les Celtes vénèrent. Le clan d’un même lieu : ceux du même pays, du même «dieu» (Tongu do dia toinges mo thuath), parfois même ceux de même culture (nous pouvons l’attester par l’union des tribus lors de la guerre des Gaules) sont autant de symptômes de cette relation particulière à la terre et à l’espace de vie. Ainsi sont sacrés ce que nous pouvons aujourd’hui nommer «terroir», mais aussi les lieux des Ancêtres (nécropoles, cromlechs, dolmens), les lieux chargés d’histoire. 

L’ensemble des Druides contemporains ont hérité de cette pratique qui consiste à honorer les lieux sacrés, les ancêtres, par des prières, des offrandes, des rituels : «Les cultes de la Gaule étaient très dépendants des lieux où on les pratiquait. […] C’est certainement l’un des aspects les plus remarquables de cette religion gauloise, d’avoir vu […] se transformer ses pratiques les plus sacrées, mais d’avoir conservé presque partout ses anciens lieux de culte». 

La vie après la mort est un sujet qui prête à bien des discutions. Les Celtes croyaient-ils en la réincarnation, en la métempsycose ou à une vie dans l’au-delà ? Pour Françoise Leroux il semble que la croyance soit plus  proche de la métempsychose : «La littéraire insulaire semble connaître surtout la métempsycose». Que la mort soit le milieu d’une longue vie, que l’âme se métamorphose, que l’on aille dans les îles bienheureuses, et que les morts puissent «hanter» les vivants la nuit de Samonios, il est une évidence c’est que la mort n’est pas le fait d’un «jugement» suivi d’une éventuelle «punition». 

Cette notion de punition est absente du concept celtique qui ne vit pas non plus la souffrance sur ce même plan. En effet, plutôt que la notion de sacrifice, de charité, nous rencontrerons plus justement la notion de don et de contre don, de l’équilibre des forces et de l’harmonisation des énergies en présence, d’un type de relation sociale profondément enraciné.

nature

Dans le monde celtique, le religieux est encadré par un ensemble plus ou moins hiérarchisé de Druides, mais se vit au quotidien et est partagé par tous. L’homme du peuple est très croyant, et pratiquant, cela est attesté chez les Gaulois : «Toute la nation gauloise est superstitieuse». Le religieux fait partie de son quotidien. Nous pourrions dire que le pratiquant «acte». Les fêtes celtiques  sont connues pour être et avoir été, aussi et avant tout, des assemblées auxquelles chacun assiste et participe. Elles sont aussi des marchés, des joutes, où le sacré s’imprègne. Le paganisme ne laisse pas ses adeptes aux portes des mystères il l’y invite en tant qu’acteur et partenaire, dans le sens où ses actes et ses choix n’ont pas seulement une incidence personnelle, mais aussi une incidence sur «le plan cosmique», l’ensemble du groupe et du cosmos, comme dans toutes sociétés traditionnelles. 

Aujourd’hui certains groupes proposent une pratique orientée pour le sacerdoce, et d’autres une pratique communautaire. Pour dire simple, disons que certains groupes proposent de former des «prêtres» et d’autres considèrent qu’il n’est pas besoin de membres dédiés à ce rôle, mais tous ouvrent régulièrement leurs portes à tous. 

La vision des Dieux et des Déesses peut aussi grandement diverger même si tous les adeptes du Druidisme sont tournés vers les Anciens Dieux des Celtes, au moins par le vocable. Certains d’entre eux pratiquent une forme de monothéisme éclaté en Dieux ou hiérarchie dont Lugh serait le Dieu le plus important. Souvent la croyance veut que ces Dieux ne soient que la manifestation d’un «Innommable». D’autres encore sont polythéistes. Cependant il est difficile de comparer le polythéisme des Celtes avec les autres Dieux Païens : «C’est donc par une conséquence de la romanisation en Gaule et de la christianisation en Irlande que les dieux celtiques se sont vus munir d’un vêtement et d’un état civil humain ou au moins anthropomorphes.» 

Contrairement aux Dieux romains ou grecs, les Dieux celtes n’ont à l’origine pas de représentation, ils sont essentiellement mouvants, sujets à moult métamorphoses et ressemblent plus à ce que Jung nomme Archétypes : «Or, les contenus et les structures de l’inconscient présentent des similitudes étonnantes avec les images et les figures mythologiques».  Il existe plusieurs centaines de Dieux et de Déesses. L’importance de celles-ci est primordiale et tant aujourd’hui qu’autrefois, attirent un grand nombre  de prières et de foi. C’est une des particularités du druidisme, et souvent du paganisme que de renouer avec la force Féminine Sacrée. Tant dans les mythes que dans la société, le féminin tient une place particulière que n’ont pas les femmes des autres sociétés connues, tant antiques que contemporaines. Les anciennes lois d’Irlande, comme les hauts faits des reines celtes dans l’histoire et les mythes, attestent qu’il est une égalité de traitement homme – femme. Cette égalité ne peut que se retrouver sur le plan religieux qui, s’il avait été différent, apparaitrait comme un trait caractéristique, ce qui n’est absolument pas le cas. 

signeLa reconnaissance du féminin comme d’essence sacrée ouvre un pan particulier de l’Esprit celte. Cette approche a une réelle importance quant à la position de la femme, du psychisme humain et de la société elle–même. C’est que la croyance des Celtes est tripartite. Ce tripartisme, défini par Dumézil comme héritier des sources indo–européennes, rejaillit sur la vision du monde et du cosmos, du panthéon qui se décline souvent en triades. Les fonctions inhérentes à la société des Celtes antiques se voulaient le reflet de ce monde spirituel. Certains druides présenteront le tripartisme comme l’équivalent d’une trinité, d’autres au contraire s’en éloigneront en y incluant la présence du divin Féminin comme une différence majeure. Quoiqu’il en soit «cette tripartition est [davantage] un schème notionnel»12, que tous les druides aborderont d’une manière ou d’une autre.

La croyance tripartite engendre une vision différente de la notion du bien et du mal. Elle ne considère pas l’existence d’une entité malveillante en butte à une énergie bienfaisante. Tous les phénomènes animés ou inanimés peuvent être aussi bien positifs que négatifs : cela dépend des circonstances. Ainsi la Grande Morrigane, avec ses accents de mort et de bataille, ses corbeaux charognards et ses voiles noirs n’est pas «le Mal», elle permet la putréfaction magique régénératrice de vie. En quelque sorte elle est la Reine du Compost ! Le «mal» serait le déséquilibre de ces forces. 

Ainsi aujourd’hui les Druides ont retrouvé le chemin du culte des Dieux, des Déesses, y compris celui des Déesses obscures et lunaires. Pour ce faire, des rites mis en place sont pratiqués de façon assez homogène par l’ensemble des druidisants. Quel que soit le rite, son objectif «magique» est de nous reconnecter avec le divin, de «remettre» les choses en place : «En réalité, le rituel par lequel il construit un espace sacré est efficient dans la mesure où il reproduit l’oeuvre des Dieux. Mais pour mieux comprendre la nécessité de construire rituellement l’espace sacré, il faut insister quelque peu sur la conception traditionnelle du monde : on se rendra compte alors immédiatement que tout monde est pour homme religieux un monde sacré.  

Ainsi, les druides ouvrent leurs rites par des «Cercles», y dressent les quatre coins cardinaux, un «Carré». Ces mises en place ne sont pas le fruit d’une élucubration illuminée, mais d’une réalité magique (psychique) connue depuis la nuit des temps par toutes les sociétés archaïques.

rituelD’une part, nous savons que les sanctuaires celtes étaient rond et/ou carré : «Alors que les temples gréco-romains classiques ont un plan rectangulaire, les temples gallo-romains, à fondations en pierre mais de tradition indigène, ont presque tous un plan carré ou presque carré. C’est incontestablement une tradition celtique. D’ailleurs, les tombes gauloises importantes sont, de la même façon, entourées d’un fossé carré, tandis que les systèmes fossoyés circulaires, rituels et funéraires, perdurent exceptionnellement à l’époque romaine, voire jusqu’au Haut Moyen Âge.»

N’ayant plus de sanctuaires, les Druides ont choisi de retracer ce qui implique l’acte.

Pour le cercle : «A un autre niveau d’interprétation le cercle symbolise aussi le monde spirituel, l’invisible et le transcendant». «La circumanbulation est génératrice de puissances magiques». 

Pour le carré «Le carré construit à partir d’un point central est une imago mundi. La division du village en quatre secteurs, qui implique d’ailleurs un partage parallèle de la communauté, correspond à la division de l’Univers en quatre horizons». 

En ce qui concerne les points cardinaux, il s’agit d’un Druide positionné dans l’axe. En règle générale le premier «appel» commence par l’Est : «La direction face à l’est est prédominante, c’est la direction du Soleil levant, Airthir en vieil – irlandais […] La découverte et l’étude du célèbre calendrier de Coligny ne feront que confirmer ces observations. L’implantation des églises chrétiennes, en Occident, selon un axe ouest > est, est probablement à comprendre selon une tradition plus ancienne que celle du christianisme»18. Cet appel consiste à faire à haute voix «l’invocation» des forces en faisant référence à leurs symboles : 

Est = air, oiseau, bleu, plume, encens, épée, dieux : Nuada, Mapomos, Oengus…

Sud = feu, cerf, jaune (rouge), encens, lance, Lugh…

Ouest = eau, saumon, vert, coupe, chaudron, Dagda, Mananhan…

Nord = terre, ours, noir (rouge), pierre, Moriganne, Ogmios, Balor…

 Le rituel est par essence, «la réactualisation périodique des gestes divins, les fêtes religieuses sont là pour réapprendre aux humains la sacralité des modèles» . Les raisons de faire un rituel qui vont ici s’incarner sont de différentes sources : 

 Rituels de ressources et d’acceptation : lorsque nous avons besoin de prendre des forces, de retrouver l’équilibre et l’énergie pour un effort particulier ou d’accepter, trouver la force dans certaines situations difficiles.

 Rites de passages : marquer, consciemment réaliser les transitions que ce soit baptisme, passage  à l’âge d’homme, mariage, décès…

 Rites de bénédiction : les maisons, les lieux, les gens…

 Rituels de Vénération des Lieux, de la Nature, des Dieux et des Déesses, remerciement, dévotions.

 Célébration des cycles, commémoration de dates, les fêtes Celtiques, les équinoxes et les solstices. 

Nous connaissons parfaitement bien les cycles commémorés par les Celtes, qui ne vivent pas sur un temps linéaire. Sur ce point aussi les Druides contemporains sont en osmose. Les mythes, les contes, les légendes mais aussi les us et coutumes de nos campagne ont gardé de très nombreuses traces  des temps sacrés druidiques et ce jusqu’à leur nom. Ainsi la roue de l’année qui commence par la nuit et l’obscurité de l’hiver va se dérouler en quatre temps lunaires (dits fêtes druidiques), Samonios (1er novembre, premier jour de l’année, entrée dans l’hiver, fête des Ancêtres et de la magie du monde…), Imbolc (1er février, fête de la lumière revenue, de la Déesse lumineuse, des lustrations, de la lactation…), Beltaine (1er mai, entrée dans l’été, fête de la nature et de la séduction…), Lughnasad (1er août, fête des récoltes, des épousailles…).

Sanctuaire

A ces quatre fêtes se rajoutent les solstices et les équinoxes, qui bien que n’ayant pas laissé de traces dans les mythes se retrouvent fortement dans les us et coutumes : «En Angleterre, l’orientation des habitats a montré que les populations prenaient en compte le solstice et l’équinoxe. Les différentes phases de la Lune étaient aussi source de repères mythiques. Les faits cités précédemment sont confirmés en Gaule où les sanctuaires peuvent suivre une orientation extrêmement symbolique comme il en est pour le nemeton (sanctuaire) de Ribérolles, qui présente un axe nord–sud parfait»

Ces quatre fêtes ont pour nom Alban Arthuan (solstice d’hiver – Lumière d’Arthur), Alban Eiler  (équinoxe de printemps – Lumière de la Terre), Alban Heruin (solstice d’été – Lumière du rivage), Alban Elued (équinoxe d’automne – Lumière de l’eau). Des rites, des offrandes, des rencontres marquent ses moments de célébration.

fete

Les Druides célèbrent aussi plus quotidiennement par le biais d’autels dressés chez eux, de rites personnels, de prières, de chants, de créations artistiques. L’Awen fait partie des «outils» druidiques dont le nom est connu, même si le fait lui-même semble obscur. L’Awen est un mot gallois signifiant «inspiration», «souffle» mais aussi «inspiration poétique». C’est l’esprit flottant, l’intuition qui nous est donnée de la présence divine, lors de certaines manifestations artistiques, révélations scientifiques, et l’esprit que nous espérons mettre en oeuvre lors de chaque rituel. La création est une clé majeure de la pratique druidique. Avec une prière, connue sous le nom de la Prière des Druides, l’Awen est commun à l’ensemble des membres. Il est prière, chant, quête. En règle générale, il est chanté trois fois de suite, de façon identique ou en cascade. 

druideLes Druides, comme l’ensemble des païens, sont très portés sur les offrandes, offrandes aux arbres, aux sources, aux pierres, qu’il choisit aujourd’hui «écologique», par principe périssables. Ce sont souvent des offrandes végétales. «La plupart des religions connues montrent un usage plus ou moins développé de l’offrande végétale. Celle-ci présente deux formes, l’offrande de végétaux fraîchement récoltés : céréales, fruits, herbes aromatiques, fleurs, plantes, branches d’arbres, etc. ou l’offrande de produits confectionnés à l’aide de ces mêmes végétaux : boissons, gâteaux, bouillie, etc.»  Si les offrandes, comme les rites, peuvent se faire de façon individuelle et isolée, les apprentissages se font le plus souvent au sein de groupes. Ces groupes ne correspondent pas à ce qui a pu exister dans l’antiquité (la société ne s’y prête pas) mais ont récupéré la notion de lien sacré avec la forêt et ont pris pour nom «Clairières» ou «Bosquets». Suivant la filiation d’origine, ces Clairières seront dirigées par un ou plusieurs Druides, ou bien seront simplement le fait d’un regroupement de pratiquants. 

La plupart propose un apprentissage en plusieurs niveaux ou en plusieurs cursus, qui cherchent à s’approcher des spécialisations des Druides de l’antiquité, à savoir des Bardes, des Ovates et des Druides. Que cette approche soit organisée hiérarchiquement ou simplement comme une spécialisation, nous retrouvons les Bardes, les maîtres de l’Art et de l’histoire (poésie, musique, contes…), les Ovates ou vates, devins et guérisseurs et les Druides qui sont dans les groupes sacerdotaux, maîtres de cérémonies, et toujours des maîtres d’apprentissage. Il est difficile de faire une généralité en ce qui concerne les types d’enseignement, car ici il y a presque autant de divergences que de Druides. Par conséquent le meilleur conseil que l’on peut donner à toute personne désirant approcher cet apprentissage est d’aller d’abord à la rencontre du Druide afin de trouver celui qui enseigne ce qui correspond le plus à ses attentes. Sans doute est-il utile de se rappeler que l’enseignement des Druides n’était pas, ne peut pas être un enseignement de type  scolaire.

La tradition ne peut avoir eu ce genre d’enseignement, la pratique des druides diffère trop d’un carcan de soumission, de thèses et de «concepts». A bien regarder la tradition, elle est faite d’énigmes, de paraboles et de périphrases, tous ces outils de l’esprit qui nous poussent à tourner autour, creuser, gratter. Apprentissage par l’effort et l’expérience. Les Druides nous font passer par les chemins qu’ils ont eux-mêmes empruntés. La particularité du Druidisme c’est donc sa nature celtique, cependant il me semble devoir rajouter certains traits qui à mes yeux font précisément le charme «magique» de cette pratique, ma pratique : ses racines profondes et lointaines, sa terrible force créative, porteuse d’équilibre et de beauté et son lien puissant avec la nature. Ces caractères tissés depuis la nuit des temps semblent revêtir encore tous les charmes de leur essence. Semble se dérouler une longue chaîne d’amour et de tendresse, de «sagesse», avec le monde, avec le temps. 

C’est un peu comme si, assise auprès d’une source, je pouvais entendre les murmures de la femme celte qui y puisa son eau, ils sont ceux des femmes premières, qu’à mon tour je pourrai murmurer à mes enfants …

Pour en savoir plus

Sites web de l’OBOD : http://www.druidry.org/

et en version française : http://www.druiden.info/fr/index.html

Pour retrouver la Clairière des Carnutes : http://www.carnutes.com

 

 

À propos de francesca7

Administratrice du forum LA VIE DEVANT SOI sur http://devantsoi.forumgratuit.org/

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Une réponse à “La sacralisation de la Nature”

  1. Veigsidhe Karvgwenn Dit :

    Très beau blog, des informations justes et enrichissantes. Merci.

    Répondre

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