La corporation des bouquetières

13 décembre 2016

B - comme BOUQUET FLORAL

 

 

BouquetièreUne bouquetière est une femme qui « fait ou agence des bouquets de fleurs naturelles », telle est la définition donnée par Hurtaut et Magny dans le Dictionnaire historique de la ville de Paris au XVIIIe siècle. Profession existant dès le Moyen Age sous une autre forme, les chapelières de fleurs, c’est un métier entièrement féminin déjà ancien, bien que peu connu. Travaillant probablement pour les jardiniers, les bouquetières se sont constituées progressivement d’elles-mêmes en communauté distincte, prenant ainsi leur indépendance au XVe siècle. Leur communauté est officiellement reconnue par l’obtention de Statuts édictés par la Royauté au XVIIe siècle. Faisant partie des petites professions de la vie parisienne, elles sont présentes au quotidien et deviennent ainsi des figures marquantes du peuple.

2Profession relativement modeste en effectif en comparaison des autres communautés féminines, les bouquetières-chapelières (les deux professions ayant été regroupées en une seule dès le XVIe siècle) n’en sont pas moins présentes dans le monde du travail et sont très impliquées dans la vie quotidienne du peuple de la capitale.

Les sources mentionnant ces femmes sont certes très minces, mais sont relativement variées. Toutefois, cette quasi « absence » de sources exploitables pousse à mener une étude sur une longue période, les XVIIe et XVIIIe siècles : ainsi il est possible de mener à la fois une étude générale sur la profession en dégageant les moments clefs, positifs ou négatifs  pour les marchandes, tout en s’appuyant sur des exemples concrets. Cette étude est donc menée sur une période très vaste mais sur une ville en particulier : Paris.

 bouquetières

Quelles réalités des femmes à l’époque moderne la communauté des bouquetières-chapelières en fleurs dépeint-elle ?

Chez les bouquetières, les fils ne peuvent pas reprendre l’affaire de leur mère de même que le veuf d’une maîtresse ne peut en aucun cas reprendre l’affaire de sa défunte femme. La communauté des bouquetières chapelières se veut donc entièrement féminine, se revendique comme tel et a surtout su faire respecter ce principe de féminisation de la profession durant tout l’Ancien Régime.

L’apprentissage du métier suit un chemin relativement classique : après avoir effectué un temps d’apprentissage, la jeune fille doit composer un chef d’œuvre qui sanctionne la fin de la formation. La maîtresse ne peut engager qu’un nombre limité d’apprenties, c’est d’ailleurs l’une des différences majeures entre les métiers jurés et les métiers dont l’accès est libre. Ceci semble somme toute assez logique puisqu’une maîtresse ne peut former correctement qu’un petit nombre d’apprenties à la fois. Mais on peut voir une autre raison dans le fait de n’avoir qu’une ou deux apprenties : ne former qu’un petit nombre de personnes permet d’éviter « l’envahissement de la profession » (François Olivier-Martin). Il semblerait que c’est bien ce que les bouquetières-chapelières ont cherché à faire, c’est-à-dire rester une petite communauté en n’acceptant que peu d’apprenties sur un temps d’apprentissage relativement long. Cette idée est d’ailleurs confirmée par la Délibération de la communauté du 18 septembre 1751.

bouquetIl existe plusieurs façons d’exercer le métier de bouquetière-chapelière, ou pourrait-on dire différents statuts. Les plus nombreuses sont les maîtresses marchandes officielles, c’est-à-dire celles qui ont suivi l’apprentissage. Mais il existe aussi des bouquetières-chapelières qui n’ont pas le titre de maîtresse et qui n’ont pas effectué l’apprentissage. Ce sont de petites marchandes, officieuses, qui proposent des fleurs dans la rue. Elles n’ont aucun droit et ne font pas partie de la communauté. Elles font concurrence aux maîtresses officielles en envahissant la profession et en portant préjudice au métier.

Les bouquetières chapelières sont chargées de confectionner leurs bouquets, couronnes et guirlandes de fleurs. Néanmoins il semble peu probable qu’elles aillent se fournir elles-mêmes en marchandise et ont donc recours à des intermédiaires.

Le premier point stratégique pour se fournir en matière première est le marché des Halles et plus précisément le marché aux fleurs. Ce commerce est tenu par les jardiniers-fleuristes qui, eux, vont s’approvisionner directement dans les jardins de la capitale et de la banlieue.

Une fois les provisions de fleurs achetées, les maîtresses bouquetières disposent de plusieurs techniques pour les stocker. Les fleurs amenées par ces hommes (ou peut-être ces femmes) peuvent être disposées de plusieurs façons : simplement cueillies ou alors déjà placées dans des pots ou des caisses.

Le commerce des fleurs est prospère et les clients sont nombreux. Ce sont tout d’abord les gens de la rue, les passants qui sont les principales cibles des petits commerces de rue. L’Eglise est aussi un important client des marchandes bouquetières. En effet, les fleurs ont un rôle capital dans de nombreuses cérémonies tels les baptêmes, les mariages et les enterrements (surtout des jeunes enfants) mais aussi lors des grandes fêtes comme la Fête-Dieu ou la Saint Jean. Mais les bouquetières ont aussi comme client la royauté. En effet, grâce aux recherches effectuées, nous avons retrouvé la trace d’une bouquetière au service de la régente Anne d’Autriche, du roi Louis XIV et du duc d’Anjou. La royauté a aussi recours aux bouquetières pour la mise en place des compositions florales lors des évènements exceptionnels tels les entrées royales ou la naissance d’un Dauphin.

Les occasions d’offrir des fleurs sont très nombreuses. Il semble assez fréquent que les hommes achètent des bouquets à leurs femmes ou à celles qu’ils aimeraient séduire. Souvent le bouquet offert est accompagné d’un billet doux. En effet, le bouquet peut être le symbole direct de cet amour et du sentiment avoué ou bien il permet de faire porter un message caché à une dame que l’on ne peut aborder aisément.

Il est fréquent, à l’époque moderne, que les femmes portent des fleurs sur leurs costumes ou dans leurs coiffures. Les gravures et tableaux de l’époque nous montrent souvent des coiffures serrées complétées par l’ajout de petites fleurs qui peuvent être des roses miniatures, du lilas… Les fleurs sont aussi utilisées en petits bouquets pour orner les bustes des robes : les bouquetières utilisent pour les confectionner des roses, des jonquilles, des bleuets, des fleurs d’oranger entre autres. 

bouquet chapeauLe métier de bouquetière existait déjà au Moyen Age. En effet de tout temps on a vendu des bouquets. L’usage des chapeaux et des couronnes de fleurs était très répandu et assez conséquent pour avoir donné naissance à la corporation des chapeliers de fleurs (le terme de bouquetière était très peu usité, on parlait plus de « florières »). Au Moyen Age la confection des bouquets appartenait aux chapeliers de fleurs et aux jardiniers-fleuristes avant que n’apparaissent les bouquetières chapelières, probablement, au XVe siècle. Le métier de bouquetière chapelière est rendu libre par les édits de Turgot en 1776, ce qui bouleverse profondément la profession. En effet, ces édits portent un coup fatal à la profession qui devait de surcroît faire face à la concurrence nouvelle des marchandes de mode : très peu d’apprenties bouquetières seront reçues à la maîtrise après 1776.

Après la Révolution française, les bouquetières « officielles » se font discrètes et exercent leur profession conjointement avec les marchandes des halles.

La plupart des maîtresses bouquetières sont mariées et pour la majorité d’entres elles avec des marchands ou des maîtres d’une profession. La Communauté des bouquetières-chapelières est donc composée de femmes ayant un niveau de fortune, au sein de leurs ménages, relativement différent. Ainsi on peut très bien rencontrer des couples relativement pauvres maîtresses bouquetière/gagne-denier, des couples homogènes (la grande majorité) maîtresse bouquetière/maître d’une profession masculine ou des couples aisés maîtresse bouquetière/bourgeois de Paris.

La femme reste inférieure et subordonnée à son mari. Elle est toujours définie par rapport à lui qu’elle lui soit de niveau professionnel égal ou supérieur.

Outre les renseignements sur la situation maritale des bouquetières, les actes notariés nous donnent des renseignements sur le lieu d’habitation des maîtresses. Certains noms de rues reviennent très souvent comme la rue Montmartre, la rue Saint-Denis, la rue saint-Honoré, le faubourg Saint-Jacques ou la rue Montorgueil en sont quelques exemples.

Ce sont donc en réalité les revendeuses à la sauvette qui forgent cette mauvaise image de la femme travailleuse. En effet, n’ayant pas de formation solide et de titre de maîtresse, ces femmes n’ont pas de commerce fixe et établi et ne peuvent alors subvenir aux besoins nécessaires à leur  survie. C’est pourquoi la prostitution devient l’une des « facettes » de leur activité.

Les bouquetières-chapelières en fleurs sont des femmes du peuple parisien auquel elles appartiennent en tant que marchandes et revendeuses mais aussi en tant que personnes. Les bouquetières-chapelières sont partie intégrante du peuple de Paris et sont donc directement concernées par tous les évènements qui touchent cette catégorie de la population urbaine.

Il est certain que les représentations iconographiques ou littéraires permettent de mettre en lumière une ethnographie parisienne. Les images du XVIIe siècle insistent surtout sur le côté professionnel. Ainsi, les « Cris de Paris » représentent les bouquetières vêtues d’une robe, d’un tablier et d’une coiffe. Elles portent souvent un éventaire ou une hotte qui sont les caractéristiques d’une marchande ambulante. Il existe aussi certaines représentations allégoriques : ce sont les gravures de Nicolas de Larmessin. Ce dernier a représenté les bouquetières avec des robes faites de fleurs, des éventaires disproportionnés. Ces gravures de grotesques par leur auteur ne sont toutefois pas si éloignées de la réalité : Nicolas de Larmessin a dessiné les bouquetières avec tous les attributs qui leurs sont dévolus mais en amplifiant tout à l’extrême ce qui rend les représentations d’autant plus comiques. Les costumes grotesques poussent à son paroxysme la logique de l’identification de l’être social à son costume. Les marchandes apparaissent vêtues de leurs outils de travail transformés pour l’occasion en partie de leur costume : ainsi les fleurs deviennent des boucles d’oreille et décorent les robes.

 Bouquet1

Bouquetière-chapelière est l’une des professions féminines que l’on retrouve le plus souvent dans la représentation des petits métiers parisiens. Le costume est dans l’ensemble sensiblement le même : une robe longue, un tablier et une coiffe mais la représentation même de la travailleuse diffère. C’est pourquoi la bouquetière est souvent mieux vêtue et plus avenante que d’autres professions comme les ravaudeuses par exemple.

D’ordinaire la femme travailleuse perd les caractéristiques féminines mais pas la bouquetière. Il existe donc une idéalisation de la bouquetière chapelière comme une jolie personne jeune, avenante et charmante créant ainsi en quelque sorte une assimilation de la femme à la marchandise qu’elle vend.

A la fin du XVIIIe siècle, la communauté des bouquetières-chapelières en fleurs est en fort déclin, concurrencée par les marchandes de modes. Après avoir régné sur le monde des ornements floraux des costumes féminins, elles doivent se contenter de la vente pure et simple des bouquets.

Elles doivent faire face à la spécialisation des métiers, phénomène dont elles avaient profité pour émerger en tant que corporation au XVe siècle. Elles sont finalement subi elles-mêmes ce qu’elles avaient infligé aux jardiniers et ne sont désormais plus que bouquetières, délaissant de force la confection des coiffures et chapeaux aux marchandes de mode. 

Si elles ont tendance à disparaître dans la période post-révolutionnaire jusqu’au milieu du XIXe siècle, elles ne laissent pas indifférents les esprits littéraires et les graveurs et de nombreux romans ont pour héroïne une bouquetière. La littérature du XIXè siècle a tendance à idéaliser la bouquetière comme une très jolie femme mais ayant une mauvaise réputation. Néanmoins leur présence dans les ouvrages montre que la profession n’est pas oubliée et qu’elle est justement en pleine mutation après le fort déclin qu’elle a connu à la fin du siècle précédent.

Les marchandes fixes existent toujours et sont très présentes sur le marché aux fleurs (situé au cœur des halles et qui existe toujours aujourd’hui), les petites marchandes des rues également mais nous pouvons voir l’évolution vers une profession bien définie, celle que nous connaissons : les fleuristes.

Cette étude permet de faire connaître un métier que peu de gens connaissent sous sa forme et dénomination de l’Ancien Régime mais que beaucoup côtoient encore : c’est la profession qui perdure dans nos contemporaines « fleuristes ».

Texte issu Master 1 – Université Paris XII, 2007 – Sabrina Cauchy

Référence électronique

Sabrina Cauchy, « Sabrina Cauchy, Les bouquetières-chapelières en fleurs à Paris sous l’Ancien Régime », Genre & Histoire [En ligne], 2 | Printemps 2008, mis en ligne le 15 juillet 2008, consulté le 11 novembre 2016. URL : http://genrehistoire.revues.org/335

 

À propos de francesca7

Administratrice du forum LA VIE DEVANT SOI sur http://devantsoi.forumgratuit.org/

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