Les dieux du Chêne

4 novembre 2016

a - le CHENE

 

dieu du chêneDes dieux pour qui le chêne était un attribut et un accessoire sacré plutôt que le principe. Si nous voulons trouver l’origine du culte de l’arbre lui-même, nous devons l’aller chercher chez le paysan ignorant de nos jours et non chez les écrivains éclairés de l’antiquité. Il faut se souvenir en outre que, tandis que tous les chênes étaient probablement l’objet d’une crainte superstitieuse, au point qu’avant d’abattre un arbre pour le brûler ou pour l’utiliser à la construction, il fallait accomplir des cérémonies afin d’apaiser l’esprit offensé de l’arbre, seuls certains bosquets particuliers, ou certains arbres, recevaient cette sorte d’hommages que nous qualifierons de culte. Très diverses pouvaient être les raisons qui poussaient les hommes à vénérer certains arbres plutôt que d’autres. L’âge vénérable et les dimensions imposantes d’un chêne géant devaient compter pour beaucoup. Et tout autre signe frappant qui distinguait un arbre des autres devait attirer l’attention et concentrer sur lui la terreur vague et superstitieuse du sauvage.

Nous savons par exemple que pour les druides le gui sur un chêne marquait l’arbre comme particulièrement sacré ; et la rareté de ce fait – car le gui ne croît pas sur les chênes en général – devait augmenter le caractère sacré et mystérieux de l’arbre. Car c’est ce qui est étrange, merveilleux, rare, et non pas ordinaire et familier, qui excite les émotions religieuses de l’humanité. »

« Le culte du chêne ou du dieu du chêne paraît avoir été pratiqué par toutes les branches de la race aryenne en Europe. Les Grecs, comme les Italiens, associaient l’arbre au nom du premier de leurs dieux, Zeus ou Jupiter, la divinité du ciel, de la pluie, et du tonnerre. Le plus ancien peut-être, et certainement l’un des plus fameux des sanctuaires de la Grèce était celui de Dodone, où Zeus était adoré dans le chêne oraculaire. Les orages qui, dit-on, sévissent à Dodone plus fréquemment que partout ailleurs en Europe, faisaient de ce lieu une demeure bien appropriée au dieu dont la voix se laissait entendre aussi bien dans le bruissement des feuilles du chêne que dans le grondement du tonnerre. Les airains sonores, que le vent faisait perpétuellement bourdonner autour du sanctuaire étaient peut-être censés imiter le tonnerre ; il a dû rouler et éclater bien souvent dans les combes des âpres et stériles montagnes qui resserrent la vallée enténébrée. En Béotie, le mariage sacré de Zeus et d’Héra, le dieu et la déesse du chêne, paraît avoir été célébré, en grande pompe, par une fédération religieuse d’États.

Et sur le mont Lycée, en Arcàdie, le caractère de Zeus comme dieu et du chêne et de la pluie, est clairement mis en lumière dans le charme pratiqué par le prêtre de Zeus pour provoquer la pluie ; il trempait une branche de chêne dans une source sacrée. »

 « Dans l’Italie ancienne, tous les chênes étaient consacrés à Jupiter, le Zeus italien ; sur le Capitole, à Rome, on adorait le dieu comme divinité, non seulement du chêne, mais de la pluie et du tonnerre. Un écrivain romain, opposant la piété du bon vieux temps au scepticisme d’une époque où personne ne croyait que le ciel fût le ciel, et où on faisait fi de Jupiter, nous rapporte qu’autrefois les nobles matrones montaient nu-pieds, les cheveux épars, et le cœur pur, la longue pente du Capitole, pour demander la pluie à Jupiter. Et immédiatement, poursuit-il, à coup sûr, il pleuvait à torrents, et tout le monde s’en retournait trempé comme une soupe. « Mais aujourd’hui, nous ne sommes plus religieux ; aussi les champs se dessèchent. » »

CHENE1

Chez les Celtes de la Gaule, les druides n’estimaient rien de plus sacré que le gui ou le chêne sur lequel il poussait ; ils choisissaient des bosquets de chênes pour y célébrer leur service solennel, et n’accomplissaient aucun de leurs rites sans feuilles de chêne. « Les Celtes », dit un écrivain grec, « adorent Zeus, et l’image celtique de Zeus est un grand chêne. » Les conquérants celtes, qui s’établirent en Asie, au me siècle avant notre ère, paraissent avoir apporté avec eux le culte du chêne dans leur nouveau pays ; car, dans le cœur de l’Asie mineure, le sénat Galate se rencontrait en un endroit qui portait le nom celtique de Drynemetum, « le bois sacré de chêne », ou « le temple du chêne ». Le nom même de Druides, d’après les meilleures autorités, ne veut pas dire autre chose que « hommes du chêne. » »

« Lorsque le Christianisme remplaça le Druidisme en Irlande, on construisit parfois les églises et les monastères dans les bois de chênes ou sous quelque chêne solitaire. Le choix de l’emplacement était peut-être déterminé par le caractère sacré de ces arbres, ce qui pouvait prédisposer l’esprit des convertis à écouter plus volontiers l’enseignement de la foi nouvelle. Mais il n’y a pas de preuve positive que les Druides irlandais, comme leurs frères gaulois, aient célébré leurs rites dans des bois de chênes, aussi la conclusion qu’on peut tirer de l’étude des églises de Kildare, de Derry et autres, n’est qu’une supposition basée sur l’analogie. »

« La vénération pour les bois sacrés paraît avoir tenu la première place dans la religion des anciens Germains, et, selon Grimm, le principal de leurs arbres sacrés était le chêne. Il paraît avoir été spécialement consacré au dieu du tonnerre, Donar ou Thunar, l’équivalent du Norrois Thor ; un chêne sacré, près de Geismar, en Hesse, que Boniface abattit au VIIIè siècle, avait chez les païens le nom de chêne de Jupiter (robur Jovis), ce qui serait en vieil Allemand Donares eih, « le chêne de Donar ».

CHENE« Et, comme eux, Thor semble avoir été le principal dieu de leur panthéon ; en effet, dans le grand temple d’Upsal il est placé entre l’image d’Odin et celle de Freyr ; et lorsqu’on prêtait serment par l’une ou l’autre des trinités norses, il était toujours la principale divinité qu’on invoquait. Près du temple d’Upsal se trouvait un bois sacré, mais nous ne saurons pas quelles espèces d’arbres y croissaient. On parle seulement d’un arbre majestueux, à la vaste ramure, qui restait vert, hiver comme été. Là aussi il y avait une source où l’on offrait des sacrifices. On plongeait dans l’eau un homme vivant, et s’il disparaissait, c’était un bon présage. Tous les neuf ans, à l’équinoxe de printemps, se célébrait à Upsal une grande fête en l’honneur de Thor, dieu du tonnerre, d’Odin, dieu de la guerre et de Frey, dieu de la paix et du plaisir. Les cérémonies duraient neuf jours. Afin d’apaiser les dieux on sacrifiait neuf animaux mâles de différentes espèces. Chaque jour on immolait six victimes dont l’une était un homme. On accrochait leurs corps aux arbres du bois, où l’on pouvait voir côte à côte des chevaux, des chiens et des hommes. »

« Chez les Slaves, aussi, le chêne paraît avoir été l’arbre sacré du dieu du tonnerre, Pérun, le pendant de Zeus et de Jupiter. On dit qu’à Novgorod s’élevait une image de Pérun sous la forme d’un homme tenant un aérolithe à la main. Un feu, alimenté de bois de chêne, brûlait nuit et jour en son honneur ; et, s’il venait à s’éteindre, ceux qui en avaient la charge payaient leur négligence de leur vie. Pérun paraît avoir été, comme Zeus et Jupiter, le principal dieu de son peuple. Procope nous dit en effet que les Slaves « croient qu’un seul dieu, créateur de la foudre, est l’unique souverain de toutes choses, et ils lui sacrifiaient des bœufs et toutes sortes de victimes. »

« La divinité principale des Lithuaniens était Perkunas ou Perkuns, le dieu du tonnerre et de la foudre, On entretenait en l’honneur de Perkunas des feux perpétuels alimentés du bois de certains chênes ; si l’un de ces feux s’éteignait, on le rallumait par la friction du bois sacré. Les hommes offraient des sacrifices aux chênes, et les femmes aux tilleuls pour obtenir de bonnes récoltes ; d’où nous pouvons déduire qu’ils considéraient les chênes comme mâles et les tilleuls comme femelles. Et, en temps de sécheresse, quand on avait besoin de pluie, on sacrifiait, dans la profondeur des bois, une génisse noire, un bouc noir et un coq noir au dieu du tonnerre. Pour ces occasions, les gens venaient en grand nombre des campagnes d’alentour, mangeaient et buvaient et invoquaient Perkunas. Ils faisaient trois fois le tour du feu en portant un bol de bière, puis versaient le liquide dans les flammes en suppliant le dieu d’envoyer des averses. Ainsi donc la principale divinité lituanienne présente une grande ressemblance avec Zeus et Jupiter, puisqu’elle était le dieu du chêne, de la foudre et de la pluie. »

 « Comme on pouvait s’y attendre, l’ancien culte du chêne en Europe a laissé ses traces dans les coutumes et les superstitions populaires jusqu’à nos jours. Ainsi dans le département du Maine, raconte-t-on, on adore encore les chênes isolés au milieu des champs, bien que les prêtres aient essayé de donner une couleur de christianisme à ce culte, en suspendant aux arbres des images de Saints. Dans différentes régions de la Basse Saxe et de la Westphalie avaient survécu jusque dans la première moitié du XIXe siècle des traces d’un culte mi-païen, mi-chrétien, que les gens rendaient à certains chênes sacrés.

Dans la principauté de Minden, garçons et filles dansaient autour d’un vieux chêne, le dimanche de Pâques, en poussant des cris de joie. Et, non loin du village de Wormeln, près de Paderborn, se trouvait un chêne sacré dans la forêt, et les habitants de Wormeln et de Calenberg s’y rendaient chaque année en procession solennelle. Une autre marque du respect superstitieux qu’on a pour le chêne en Allemagne, est l’habitude de faire passer les gens et les animaux malades à travers une ouverture naturelle ou pratiquée dans le tronc d’un chêne pour les guérir de leurs infirmités. Dans un village de la Prusse-Orientale, près de Ragnit, se trouvait un chêne que, jusqu’au XVIIè siècle, les villageois considéraient comme sacré, fermement convaincus que toute personne qui lui ferait du mal serait frappée de malheur, de maladie surtout. Encore au milieu du siècle dernier les Lithuaniens faisaient des offrandes aux esprits sous de vieux chênes et chez eux les vieilles personnes préféraient préparer les aliments des repas funèbres sur un feu de bois de chêne, ou tout au moins sous un chêne.

Sur les bords de la petite rivière Micksy, entre les gouvernements de Pskov et de Livonie, en Russie, se trouvait un chêne sacré, rabougri et desséché, qui reçut les hommages des paysans des environs au moins jusqu’en 1874. Un témoin nous a décrit la cérémonie. Il vit une grande foule de gens, Estoniens de l’Eglise grecque surtout, vêtus de leurs plus beaux atours et réunis avec leurs familles autour de l’arbre. Quelques-uns avaient apporté des cierges qu’ils accrochaient au tronc et aux branches de l’arbre. Bientôt arriva un prêtre qui revêtit ses habits sacerdotaux et se mit à chanter un cantique comme ceux qu’on chante en l’honneur des saints dans l’Eglise orthodoxe.

Mais au lieu de dire comme d’ordinaire, « Divin Saint, priez le Seigneur pour nous », il dit, « Divin arbre Halleluia, priez pour nous ». Puis il encensa l’arbre tout autour. Pendant le service, on allumait les cierges, et les gens, prosternés sur le sol, adoraient l’arbre sacré. Quand le prêtre se fût retiré, son troupeau resta jusque tard dans la nuit, à festoyer, boire, danser et allumer d’autres cierges dans l’arbre, jusqu’à ce que tout le monde fût ivre, et la fête se termina dans l’orgie. L’usage d’allumer des feux rituels en frottant du bois de chêne est un autre vestige de l’ancien culte du chêne qui a survécu jusqu’à l’époque moderne. Cette coutume a été observée soit à certaines époques fixes de l’année, soit dans les moments de calamité, par les Slaves, les Germains et les Celtes. Si l’on rapproche ceci des feux sacrés perpétuels de chêne, que nous avons trouvés chez les Slaves, les Lithuaniens et les anciens Romains, le fait que cette coutume soit si largement répandue semble clairement remonter jusqu’ à une époque où les ancêtres des Aryens d’Europe habitaient des forêts de chênes, alimentaient leurs feux avec du bois de chêne, et les rallumaient, quand il leur arrivait de s’éteindre, en frottant ensemble deux morceaux de bois de chêne. »

« il ressort qu’un dieu du chêne, du tonnerre et de la pluie, était adoré autrefois par toutes les branches principales de la race aryenne en Europe, et était même la divinité essentielle de leur panthéon. Il était assez naturel que le culte de cet arbre prît des proportions énormes dans la religion de gens qui vivaient dans les forêts de chênes, se servaient de ce bois pour construire et se chauffer, et employaient les glands comme nourriture pour eux et leurs animaux. Mais il nous reste encore à expliquer comment ils ont été conduits à associer le tonnerre et la pluie au chêne, dans leur conception de cette grande divinité.

GLANDOn peut dire, en faveur de la première de ces suppositions, qu’on pourrait avec le temps, regarder comme un dieu du chêne un dieu du tonnerre et de la pluie, parce que ceux-ci viennent du ciel, et que le chêne s’élève vers le ciel et souvent est frappé par la foudre. Mais il n’est pas probable que ce raisonnement apporte la conviction, même dans l’esprit d’un sauvage. D’autre part, il n’est pas difficile d’imaginer comment l’homme primitif d’Europe a pu supposer que le tonnerre, ou plutôt la foudre, soit dérivée du chêne. Voyant que sur terre on produisait toujours le feu en frottant ensemble des morceaux de bois de chêne, il a très bien pu conclure que le feu du ciel se produisait de la même manière ; en d’autres termes, que l’éclair était l’étincelle produite par quelqu’un qui allumait son feu, là-haut, de la manière habituelle. Car le sauvage explique généralement les phénomènes naturels par des idées tirées des événements de sa propre vie de chaque jour. De même les gens qui sont accoutumés à produire le feu au moyen de silex, pensent parfois que l’éclair est produit de façon semblable. C’est ce qu’on raconte des Arméniens, et on peut le supposer des nombreuses peuplades qui croient que les outils de silex des races préhistoriques sont des aérolithes. »

« Il est donc facile de concevoir comment un dieu du chêne, considéré comme la source du feu terrestre, arrive à être regardé comme le dieu de l’éclair, et de là, par extension, comme un dieu du tonnerre et de la pluie. Aussi pouvons-nous présumer provisoirement que les grands dieux aryens qui combinent ces diverses fonctions ont ainsi évolué. Ils ont dû atteindre un degré supérieur lorsqu’on les a fait régner sur le ciel entier. Les Grecs et les Italiens ont certainement promu leur Zeus et leur Jupiter à cette situation élevée, mais il ne paraît pas y avoir de preuves que les Aryens du Nord aient jamais élevé leurs divinités correspondantes au rang de dieux du ciel en général.

En fait, on suppose ordinairement que le ciel fut le lieu d’origine de tous ces dieux, ou plutôt du seul dieu aryen d’où ils descendent. Mais avec cette théorie il est difficile de comprendre pourquoi le dieu du ciel se serait associé au chêne, et qui plus est, se serait attaché à lui, même après qu’il eût commencé, dans maints endroits du moins, à délaisser son ancienne demeure, la voûte du ciel. Sûrement sa fidélité au chêne, depuis le commencement des âges jusqu’à une époque assez récente, dans toutes les différentes familles de ses adorateurs d’Europe, est un argument très fort en faveur de l’opinion que l’arbre est l’élément primordial, et non pas secondaire, de sa nature composite. »

. LIVRE
James Frazer, le Rameau d’Or, tome 1 (extraits)
“Le roi magicien dans la société primitive” pp.457-461.
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