Un culte voué au chêne

30 octobre 2016

a - le CHENE

 

chene druidiqueLe chêne était un arbre vénéré dans toute l’Europe et le bassin méditerranéen, un ancien culte qui a laissé quelques traces : à Dodone les Dieux s’exprimaient par l’intermédiaire d’un chêne sacré ; c’est sous l’ombrage d’un chêne qu’Abraham s’entretint avec Iahvé, les scribes des envahisseurs romains rapportèrent que les druides des Gaules se réunissaient dans des drunemetons, des bois de chênes…

je citerai le Rameau d’Or de James Frazer, car c’est un des premiers auteurs à s’être vraiment penché sur ce culte, avec une approche ethnologique, anthropologique & religieuse (un livre écrit il y a maintenant un siècle, et si certaines analyses et théories sont désormais dépassées ; tout ce qui concerne le culte des arbres reste valide, ou en tout cas pose une bonne base pour en discuter).

« Il y a certaines raisons de croire que les premiers rois latins se posaient en représentants de Jupiter, dieu du chêne, du ciel, de la pluie et du tonnerre, et qu’en cette qualité ils s’efforçaient d’exercer les fonctions fertilisantes attribuées à ce dieu. La vraisemblance de cette opinion se trouvera renforcée si l’on peut prouver que ce même dieu était adoré en Europe, sous d’autres noms, par d’autres branches de la famille aryenne, et que les rois latins n’étaient pas seuls à s’arroger ses pouvoirs et ses attributs. Je me propose dans ce chapitre d’exposer brièvement quelques-uns des principaux faits qui suggèrent cette opinion. »

« Dès le début, une difficulté se présente. A nos yeux, le chêne, le ciel, la pluie et le tonnerre semblent être des choses tout à fait différentes l’une de l’autre. Comment nos ancêtres sont-ils arrivés à les grouper ensemble comme attributs d’un seul et même dieu ? On peut voir un rapport entre le ciel, la pluie et le tonnerre ; mais qu’ont-ils à faire avec le chêne ? Cependant un de ces éléments, disparates en apparence, fut probablement le noyau primordial, autour duquel, avec le temps, les autres se groupèrent et se cristallisèrent en cette conception composite de Jupiter. Aussi faut-il se demander lequel d’entre eux a été le centre primitif d’attraction. Si les hommes sont partis de l’idée d’un dieu du chêne, comment sont-ils arrivés à agrandir son royaume en annexant la région du ciel, de la pluie et du tonnerre ? Si, d’autre part, ils ont commencé par la notion d’un dieu du ciel, de la pluie et du tonnerre, ou de n’importe lequel d’entre eux, pourquoi auraient-ils ajouté le chêne à ses attributs ? Le chêne est du domaine terrestre ; le ciel, le tonnerre et la pluie du domaine céleste ou aérien. Quel est le trait d’union entre les deux ? » ….

La plus grosse partie du bois enseveli est le chêne. Lorsqu’on dessécha Hatfield Moss dans le Yorkshire, on y trouva des troncs de chênes de cent pieds de longueur et noirs comme l’ébène. Un tronc géant atteignait cent vingt pieds de long et un diamètre de douze pieds à la base et de six pieds au sommet. On ne trouve pas d’arbres semblables maintenant en Europe. On rencontre des forêts enterrées et de la tourbe dans bien des endroits sur les côtes d’Angleterre, surtout sur les plages basses en pente douce qui descendent insensiblement vers la mer. Ces régions submergées étaient autrefois des plaines de boue qui, à mesure que la mer se retira, se couvrirent peu à peu de forêts épaisses de chênes et de pins surtout, bien que le frêne, l’if, l’aune et d’autres essences vinrent s’y mêler tôt ou tard. Les grandes tourbières d’Irlande montrent qu’il fut un temps où d’immenses bois de chênes et d’ifs couvraient le pays, jusqu’à quatre cents pieds d’altitude environ sur les collines, tandis que plus haut c’était le sapin qui dominait. On a souvent découvert des restes humains dans ces tourbières irlandaises ; on a aussi mis au jour d’anciennes routes faites de bois de chênes. Dans la vallée de la Somme, près d’Abbeville, on a trouvé dans une tourbière des troncs de chênes de quatorze pieds d’épaisseur, dimension qui se rencontre rarement sur l’ancien continent, sauf sous les tropiques. »

CHENE« Actuellement les bois de Danemark sont composés en majeure partie de hêtres magnifiques aussi luxuriants ici que dans n’importe quelle autre partie du monde. Les chênes, beaucoup plus rares, tendent à disparaître. Cependant le témoignage des tourbières prouve qu’avant l’avènement du hêtre, le pays était couvert d’épaisses forêts de chênes majestueux. C’est pendant le règne du chêne que le bronze aurait été connu au Danemark ; car des épées et des boucliers de ce métal, qui se trouvent maintenant au musée de Copenhague, ont été trouvés dans de la tourbe où le chêne abonde. Cependant à une époque plus reculée, le chêne avait été précédé par le pin ou le sapin dans les forêts danoises ; et la découverte d’instruments néolithiques dans ces tourbières montre que les sauvages de l’Âge de Pierre vécurent dans ces anciens bois de pins ainsi que dans les forêts de chênes plus récentes. Quelques savants sont d’avis que l’Age de Fer a commencé au Danemark avec l’arrivée du hêtre, mais on n’en n’a pas de preuve ; rien ne prouve que les superbes forêts de hêtres ne remontent pas à l’Âge de Bronze.

Une preuve non équivoque de la prédominance du chêne et de son utilité pour l’homme dans les âges primitifs est fournie par les vestiges des villages sur pilotis qu’on a découverts dans beaucoup de lacs d’Europe. Dans les îles Britanniques, les pilotis et les plates-formes sur lesquels reposaient ces crannogs, ou demeures lacustres, semblent avoir été généralement faits de chêne, bien que le sapin, le bouleau et autres arbres aient été parfois employés.

Que les habitants de ces villages aient tiré une partie de leur nourriture du fruit du chêne, même après qu’ils eurent appris l’agriculture, est une chose prouvée par les glands qu’on a découverts dans leurs demeures, à côté de blé, d’orge et de millet, ainsi que de faînes, de noisettes et de restes de châtaignes et de cerises. Dans la vallée du Pô, la charpente de poutres et de planches qui supporte le village préhistorique est, la plupart du temps, en bois d’ormeau, mais on employait aussi le chêne-vert et le châtaignier ; de plus, la grande quantité de glands qu’on a retirés de ces colonies est une preuve de l’abondance des chênes. Comme on a trouvé parfois des provisions de glands dans des jarres de terre, cela laisse supposer qu’ils servaient de nourriture aussi bien aux gens qu’aux porcs. »

….. Afin de séparer les troupeaux, lorsqu’ils s’étaient mélangés dans les bois, chaque porcher portait une corne, et, quand il en sonnait, tous ses porcs arrivaient au galop vers lui avec une ardeur que rien ne pouvait arrêter ; car chaque troupeau connaissait le son de sa corne. Cette méthode était inconnue dans les forêts de chênes en Grèce et les porchers avaient souvent bien du mal & rassembler leurs bêtes lorsque celles-ci s’étaient éloignées dans les bois, ainsi qu’il leur arrivait en automne au moment de la chute des glands. Jusqu’au début de notre ère des bosquets de chênes étaient dispersés parmi les bois d’oliviers et les vignobles du centre de l’Italie. Parmi les magnifiques forêts qui revêtaient les monts heréens en Sicile, on remarquait surtout les chênes à cause de leur stature majestueuse et de la grosseur de leurs glands. Au IIè siècle de l’ère chrétienne les forêts de chênes d’Arcadie donnaient encore asile, dans leurs retraites profondes, à des sangliers, des ours et d’énormes tortues. »

images CHENE« Même de nos jours le chêne reste encore l’arbre principal de nos forêts d’Europe. Ainsi en Grèce, de tous les arbres à feuillage caduc, par opposition aux conifères, le chêne occupe encore, de beaucoup, la première place en ce qui concerne le nombre des individus et la variété des espèces. Et en particulier le chêne britannique Quercus robur est encore l’espèce dominante dans la plupart des forêts de France, d’Allemagne et du sud de la Russie ; et en Angleterre les taillis et les quelques fragments de forêt naturelle qui existent encore sont en majeure partie composés de cette espèce. Ainsi, il se peut très bien que l’ancienne tradition classique, d’après laquelle les hommes se seraient nourris de glands avant qu’ils aient appris à cultiver le sol, soit fondée sur des faits. En vérité le gland était encore un aliment dans quelques régions de l’Europe méridionale à l’époque historique. Parlant de la prospérité des justes, Hésiode déclare que pour eux, la terre produit en abondance et que le chêne des montagnes donnent ses glands.

Dans leurs forêts de chênes, les Arcadiens étaient renommés pour se nourrir de glands ; non pas cependant des glands de tous les chênes, mais seulement ceux d’une espèce particulière. Pline raconte que de son temps les glands constituaient la richesse de plus d’une nation ; que pendant la famine on les réduisait en farine pour en faire du pain. Suivant Strabon les montagnards d’Espagne se nourrissaient de pain de glands les deux tiers de l’année ; et dans ce pays on servait des glands comme second plat même aux repas des riches. Dans tous ces pays cette coutume a survécu jusqu’aux temps modernes. Le chêne le plus répandu dans la Grèce moderne, et le plus beau aussi, est le Quercus Aegilops couronné d’un beau feuillage ; les paysans mangent ses glands rôtis et crus. Le gland plus doux du Quercus Ballota sert de nourriture surtout en Arcadie. En Espagne, on mange les glands du chêne vert Quercus Ilex appelés bellotas, bien meilleurs, dit-on, et beaucoup plus gros que le fruit du chêne britannique.

Dans Don Quichotte la duchesse écrit à la femme de Sancho de lui en envoyer. Mais les chênes sont rares de nos jours dans la Manche. Même en Angleterre et en France les pauvres ont mangé des glands bouillis à la place de pain en temps de disette. Et naturellement, de nos jours encore, on se sert des glands comme nourriture pour les porcs. C’est de glands que sont engraissés dans l’Estramadure les cochons qui donnent les fameux jambons de Montanches. Dans les grands bois de chênes de l’Allemagne d’immenses troupeaux de porcs n’ont que les glands pour se nourrir en automne ; et dans les forêts royales qui restent en Angleterre, les habitants des villages voisins revendiquent encore leur ancien droit de pannage c’est-à-dire de lâcher leurs porcs dans les bois en octobre et novembre. »

 LIVRE

.
James Frazer, le Rameau d’Or, tome 1 (extraits)
“Le roi magicien dans la société primitive” pp.457-461.
Au prix de 28,50¢, lien libraire,
ici.

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